mardi 24 février 2015

Littérature - XIXe - poésies - fin




1817 - Le lac
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons - nous jamais sur l'océan des âges
    Jeter l'ancre un seul jour.
*
O lac! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
   Où tu la vis s'asseoir!....
Lamartine  - 1eres méditations
*

1819 - Le vallon

Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance,

n'ira plus de ses vœux importuner le sort;
Prêtez moi seulement, vallon de mon enfance,
Un asile d'un jour pour attendre la mort.
*
Voici l'étroit sentier de l'obscure vallée:
Du flanc de ses coteaux pendent des bois épais,
Qui, courbant sur mon front leur ombre entremêlée,
Me couvrent tout entier de silence et de paix....
Lamartine - 1eres méditations
***

1823  -Le Cor
J'aime le  son du cor, le soir au fond des Bois,
Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
*
Que de fois, seul dans l'ombre, à minuit demeuré,
J'ai souri de l'entendre et plus souvent pleuré!
Car je croyais ouïr de ces bruits prohétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques...
II
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
il reste seul debout, Olivier près de lui;
L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore.
"Roland, tu vas mourir, rends toi, criait le More
*
" Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents"
Il rugit comme un tigre et dit "Si je me rends,
Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées"....
*
Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor .
ici l'on entendit le son lointain du cor.
L'Empereur étonné se jetant en arrière
suspend du destrier la marche aventurière.....
*
"Malheur ! c'est mon neveu! malheur! car,  si Roland
Appelle à mon secours, ce doit - être en mourant.
Arrière, chevaliers, repassons la montagne:
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur d'Espagne!"
*
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;
L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour,  à peine se colore,
A l'horizon lointain fuit l' étendard du More
*
"Turpin n'as - tu rien vu dans le fond du torrent?"
"J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
Tous deux sont écrasés sous une roche noire;
Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire,
Son âme en s'exhalant nous appela deux fois"
*
Dieu!  que le son du cor est triste au fond des bois!
A de Vigny - Roncevaux - poèmes antiques et modernes



*


1823 - Le poète mourant


Le poète est semblable aux oiseaux de passage,

Qui ne bâtissent point leurs nids sur le rivage,

Qui ne se posent point sur les rameaux des bois:

Nonchalamment bercés sur le courant de l'onde,

Ils passent en chantant loin des bords, et le monde
    Ne connaît rien d'eux que leur voix.
*
Jamais aucune main sur la corde sonore
Ne guida dans ses jeux ma main novice encore:
L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel;
Le ruisseau n'apprend pas à couler dans sa pente,
L'aigle à fendre les airs d'une aile indépendante,
    L'abeille à composer son miel.
*
L'airain, retentissant dans sa haute demeure,
Sous le marteau sacré tour à tour chante et pleure
Pour célébrer l'hymen, la naissance ou la mort;
J'étais comme ce bronze épuré par la flamme,
Et chaque passion, en frappant sur mon âme,
     En tirait un sublime accord.
*
Telle durant la nuit la harpe éolienne,
Mêlant au bruit des eaux sa plainte aérienne,
Résonne d'elle - même au souffle des zéphyrs.
Le voyageur s'arrête, étonné de l'entendre;
Il écoute, il admire, et ne saurait comprendre
     D'où partent ces divins soupirs.
*
Mais pourquoi chantais - tu?- Demande à Philomène
Pourquoi, durant les nuits, sa douce voix se mêle
Au doux bruit des ruisseaux sous l'ombrage roulant.
Je chantais, mes amis, comme l'homme respire,
Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire,
     Comme l'eau murmure en coulant.


Aimer, prier, chanter, voilà toute ma vie.
Lamartine - Nlles méditations (1823)


***


La Mort du Loup  - 1843 - Alfred de Vigny               

    Les nuages couraient sur la lune enflammée
    Comme sur l'incendie on voit fuir la fumée,
    Et les bois étaient noirs jusques à l'horizon.
    Nous marchions, sans parler, dans l'humide gazon,
    Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
    Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes
    Nous avons aperçu les grands ongles marqués
    Par des loups voyageurs que nous avions traqués.
              
    Nous avons écouté, retenant notre haleine
    Et le pas suspendu - Ni le bois ni la plaine
    Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement

     La girouette en deuil criait au firmament,

    *
    Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
    N'effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
    Et les chênes d'en bas, contre les rocs penchés,
    Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
      
    Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
    Le plus vieux des chasseurs qui s'étaient mis en quête
    A regardé le sable, attendant, à genoux,
    Qu'une étoile jetât quelque lueur sur nous;
    Puis, tout bas, a juré que ces marques récentes
    Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
    De deux grands Loups - cerviers et de deux Louveteaux.
    Nous avons tous alors préparé nos couteaux
    *
    Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
    Nous allions, pas à pas, en écartant les branches.
                
    Trois s'arrêtent, et moi, cherchant ce qu'ils voyaient,
    J'aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
    Et je vois au-delà quelques formes légères
    Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,
    Comme font chaque jour, à grand bruit, sous nos yeux,
    Quand le maître revient, les lévriers joyeux.

    L'allure était semblable et semblable la danse;
    Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,
    Sachant bien qu'à deux pas, ne dormant qu'à demi,
    Se couche dans ses murs l'homme, leur ennemi.
                
    *
    Le Père était debout, et plus loin, contre un arbre,
    Sa Louve reposait comme celle de marbre
    Qu'adoraient les Romains, et dont les flancs velus
    Couvaient les Demi-Dieux Rémus et Romulus.
    Le Loup vient et s'assied, les deux jambes dressées
    Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
    Il s'est jugé perdu, puisqu'il était surpris,
    Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
    Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
    Du chien le plus hardi la gorge pantelante
    Et n'a pas desserré ses mâchoires de fer,
    Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair
    *
    Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
    Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
    Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
    Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
    Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
    Les couteaux lui restaient au flanc jusqu'à la garde,
    Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang;
    Nos fusils l'entouraient en sinistre croissant.
     Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
    Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
    Et, sans daigner savoir comment il a péri,
    Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
    *
    J'ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,


    Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre


    A poursuivre sa Louve et ses fils, qui, tous trois,


    Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,


    Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve
            
    Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve;


    Mais son devoir était de les sauver, afin


    De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,


    A ne jamais entrer dans le pacte des villes


    Que l’homme a fait avec les animaux serviles
           
    Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,


    Les premiers possesseurs du bois et du rocher.


     *
    Hélas! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,


    Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes!


    Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
            
    C’est vous qui le savez, sublimes animaux!


    A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,


    Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.


    —Ah! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,


    Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur!
    *
           
    Il disait: ‘Si tu peux, fais que ton âme arrive,


    A force de rester studieuse et pensive,


    Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté


    Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.


    Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
            
    Fais énergiquement ta longue et lourde tâche


    Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,


    Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler
    ***
    L'isolement

    Souvent sur la montagne, à l'ombre du vieux chêne,

    Au coucher du soleil, tristement je m'assieds;

    Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

    dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

    *

    Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes,

    Il serpente et s'enfonce en un lointain obscur;

    Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes

    Où l'étoile du soir se lève dans l'azur.

    *

    Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

    Le crépuscule encor jette un dernier rayon;

    Et le char vaporeux de la reine des ombres

    Monte, et blanchit déjà les bords de l'horizon....

    Lamartine
    ***


    Enfant, pourquoi pleurer?
    Enfant, pourquoi pleurer, puisque sur ton passage
    On écarte toujours les ronces du chemin?
    Une larme fait mal sur un jeune visage,
    Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.
    *
    Chante, petit enfant, toute chose a son  heure;
    Va de ton pied léger, par le sentier fleuri;
    Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure,
    Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.
    *
    Comme un rayon joyeux ton rire doit éclore,
    Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux,
    Car le bon Dieu là haut écoute dès l'aurore
    Le rire des enfants et le chant des oiseaux.
    Guy de Maupassant - Ajaccio 1880
    ***



Ma bohême
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées.
Mon paletot aussi devenait idéal.
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal:
Oh! là là, que d'amours splendides j'ai rêvées!
*
Mon unique culotte avait un large trou;
Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rîmes. Mon auberge était à la Grande Ourse,
Mes étoiles, au ciel, avaient un doux frou - frou.
*
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre, où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;
*
Où rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des Lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur!
A. Rimbaud - poésies
*
Bâteau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les hâleurs:
Des Peaux - Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
*
J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les fleuves m'ont laissé descendre où je voulais....
****




1893 - Il est d'étranges soirs
Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme
Où dans l'air énervé flotte du repentir,
Où sur la vague lente et lourde d'un soupir
Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme,
Et, ces soirs là, je vais tendre comme une femme.
*
Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Où l'âme a des gaîtés d'eaux vives dans les roches,
Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches.
Il est de clairs matins , de roses se coiffant,
Ces matins là, je vais joyeux comme un enfant.
*
Il est de mornes jours où, las de se connaître,
le cœur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin,
Où le plus cher passé semble un décor déteint,
Où s'agite une vague et minable cabotin.
Il est de mornes jours, las du poids de connaître,
Et, ces jours - là, je vais courbé comme un ancêtre.
*
Il est des nuits de doutes où l'angoisse vous tord,
Où l'âme, au bout de la spirale descendue,
Pâle et sur l'infini terrible suspendue,
Sent le vent de l'abîme et recule éperdue!
Il est des nuits de doutes où l'angoisse vous tord,
Et, ces nuits -  là, je suis dans l'ombre comme un mort.
Albert Samain -  au jardin de l'Infante

 
****
1898 - Le repas préparé
Ma fille, lève - toi; dépose là ta laine.
Le maître va rentrer; sur la table de chêne,
Que recouvre la nappe aux plis étincelants,
Mets la faïence claire et les verres brillants.
Dans la coupe arrondie à l'anse au col de cygne
Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne:
les pêches qu'un velours fragile couvre encor,
et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d'or.
Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles;
Et puis ferme la porte et chasse les abeilles .
Dehors, le soleil brûle et la muraille cuit;
Rapprochons les volets; faisons presque la nuit,
Afin qu'ainsi la salle , aux ténèbres plongée,
S'embaume toute aux fruits dont la table est chargée.
Maintenant va chercher l'eau fraîche dans la cour
Et veille que surtout la cruche, à ton retour,
Garde longtemps, glacée et lentement fondue,
Une vapeur légère à ses flancs suspendue.
Albert Samain - aux flancs du Vase

*
O ma terre de Flandre
Mon enfance captive a vécu dans des pierres,
Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon,
L'usine en feu dévore un peuple moribond.
Et pour voir des jardins je fermais les paupières...
*
J'ai grandi, j'ai rêvé d'orient, de lumières,
De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon,
De cités au noms d'or, et, seigneur vagabond,
De pavés florentins où trainer des rapières.
*
Puis je pris en dégoût le carton du décor
Et maintenant, j'entends en moi l'âme du Nord
Qui chante, et chaque jour j'aime d'un cœur plus fort

Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre,
Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre,
Ta douceur de misère où le cœur se sent prendre,
*
Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins,
Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins,
Et cette veuve en noir avec ses orphelins...
A Samain "le chariot d'or"




*





Au frais vallon

Nous allions, tous deux, passant sous les branches;
Les rameaux tremblaient sur nos fronts joyeux;
Dans l'herbe riaient les fleurettes blanches;
Les oiseaux chantaient!...Nous étions heureux!
*
Nous allions, tous deux, charmés de la fête
Qu'ils donnaient pour nous, ces êtres bénis!
Et pour célébrer un baiser honnête
Le ruisseau disait des airs infinis!
*
Nous étions tous deux, oublieux du monde,
Grisés de parfums, sous un amandier,
Le soleil versait une couleur blonde
Dorant les lacets de l'étroit sentier.
*
Et son seul refrain était "oui je t'aime!"
Sans ton cher baiser je pensais mourir!
Tu le vois, je vis; la nature même
Me dit "Vis encore! Vis pour le chérir!"
*
Depuis, j'ai rêvé, tout seul, sous les branches;
Les rameaux tremblaient sur mon front courbé;
Dans l'herbe riaient les fleurettes blanches;
Les oiseaux chantaient!...j'étais désolé.
Werther - 29 - 1 - 1891 Alger Mondain - B.Natle Fr Mitterrand
***






Les Bateaux
Ils sont venus de tout là - bas, des mers du nord,
Traînés par les chevaux à la forte encolure;
Et des filles, l'air frais grisant leur chevelure,
Poussaient le gouvernail de babord à tribord.
*
Les hommes sur la gaule appuyés au plat bord,
Les petites maisons, et les vertes toitures,
Les volets blancs, les pots de fleurs et les boutures,
Lentement ont passé de l'un à l'autre port.
*
Ils sont venus le long des chemins de halage,
D'un bourg à l'autre bourg, de village en village,
Et d'écluse en écluse aux canaux réguliers.
*
Ils dorment maintenant amarrés près des berges,
Sous l'ombre des ormeaux et des grands peupliers,
Où fume le repos tranquille des auberges.
L. Bocquet "Flandre"








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